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24/07/2004
Paris : samedi 17 juillet 2004 / Paris / Café Georges. 14h30 -16h00
Interview de Jean Christophe Quinton. Trente deux ans, architecte, lauréat des Nouveaux albums de la Jeune architecture 2003-2004. Enseignant, il mène parallèlement de front une activité personnelle d’architecte et participe ponctuellement au sein d’agences, comme celle de Patrick Berger.

Jérôme Auzolle : quel est votre parcours ?

Jean-Christophe Quinton : Je vais vous répondre que les éléments de base que je garde aujourd’hui, étaient déjà là il y a très longtemps. Les bases, ce sont surtout une façon de regarder la ville, et dans mon cas j’ai dessiné la ville très tôt. Pour l’anecdote je me souviens d’une réunion en maternelle , ou l’institutrice faisait part à mes parents de son étonnement que je dessinais en trois dimensions.

J.A : Vous baigniez dans un milieu Culturel ?

JCQuinton : Pas du tout, mes parents étaient fonctionnaires, un milieu dans lequel la culture de l’architecture n’était pas une préoccupation, et à laquelle on n’accède pas. C’est une réaction innée très forte. Cela répondait à une nécessité d’appréhender les choses à travers le dessin. Après , j’ai eu un parcours classique de “bon élève” avec un bac math physique, puis un parcours scientifique, plutôt mathématique, après le bac.

J.A : Donc, un cursus vers des sciences dures....?

JCQuinton : Oui, mais la préoccupation était moins le caractère rationnel des mathématiques, mais plutôt la philosophie que l’on pouvait en tirer. C'était ma façon d’approcher les sciences, une façon que je n’ai pas retrouvé ensuite, la façon dont on peut aller à la rencontre du talent. Le talent scientifique est quelque chose de très intéressant. Dans l’histoire des sciences, ce sont des points singuliers de l’inflexion de la connaissance, ou l’on voit l’intelligence et le talent de la personne qui transforme le monde. Ce sont des moments, quand on fait des études scientifiques, ou l’on est amené à goûter la mesure de ces talents.
Et puis ensuite j’ai un parcours classique à la fac de Science, j’ai enchaîné avec l‘école d’Architecture de Rennes

J.A : Comment êtes vous passé des sciences à l’architecture ?

JCQuinton : C’était à la fois une rupture et ce n’en était pas une, il faut dire, que je passais mon temps à la fac de sciences à dessiner pendant les 35 heures de cours hebdomadaire de mathématique et de physique. Il était temps de se rendre compte des choses, et de trouver une activité qui pouvait lier le dessin et la réponse à la ville.

A ce moment, je ne savais pas que le métier d’architecte existait, or je l’exerçais presque de façon naturelle sans en avoir la connaissance. Quand j’ai compris que ce métier existait, et que la façon de l’aborder était d’entrer en école d’architecture, j'y suis entré.

J.A : Vous auriez pu faire les Beaux-arts au lieu d’une école d’architecture ?

JCQuinton : Non, parce que ma préoccupation était extrêmement liée à la ville. Cela me semble un organe extrêmement artificiel, extrêmement fabuleux , extrêmement lié à la pensée que l’on en a. La ville n’est que l’incarnation de l’état de la pensée au moment ou on l’a perçoit. Les Beaux Arts, pour moi c’est moins un outils pour participer. Alors que l’architecture; par exemple au travers du concours d’architecture des années 70 pour le centre Beaubourg, permet de voir à quel point, le projet de Renzo Piano et Richard Rogers n’était pas un objet, mais une sensibilité à la ville, un positionnement par rapport à la ville, c’était le seul projet qui dégageait une place urbaine. Cette intuition là, est une intuition d’architecte urbaniste. C’était l’intelligence de la ville, au lieu de remplir, saturer la ville. ils ont structuré la ville. Il y a plein de façons d’agir dans la ville, mais c’est à cause de ce type d’action urbaine que j’avais mesuré, que c’était vraiment l’architecture qui m’intéressait.

J’ai commencé à Rennes, dans l’école construite par Patrick Berger, cette école me plaisait beaucoup, je passe mon D.E.F.A, c’était une étape très intéressante, que je n’ai pas retrouvé plus tard en montant à Paris. C'était liée à la personnalité des enseignants. le cycle comprenait deux cours complémentaires. Le matin , un cours de culture générale, qui était à la fois un cours rhétorique, avec des thèmes sur la matière, sur l’échelle. L’après midi un cours de “réaction” avec un thème qui était lié sur ce qui avait été présenté le matin, et qui durait quatre heures, et la semaine suivante on rendait un projet.

L’ensemble immergeait les étudiants, d’une façon que je n’ai pas retrouvé dans les autres écoles. J’enseigne moi même maintenant aux deuxièmes années, et je me rends compte avec le temps à quel point cette première année à été décisive pour s’ouvrir et offrir la possibilité d’aller explorer .. c’était anti dogmatique, sensible.

J.A : Cela avait l’air intensif ?

JCQuinton : très intensif. Ensuite je suis allé à Belleville, qui a d’autres qualités, comme celle de rencontrer des personnalités auxquelles on peut se confronter.

J.A: Par exemple ?

JCQuinton : Des personnalités qui ont un regard sur l’histoire de l’architecture comme Fortier, un regard sur l’architecture contemporaine comme luçan, et puis bien évidemment Ciriani, qui est quelqu’un auquel, je pense, il vaut mieux être “armé” pour l’aborder. C’est à dire, savoir vers quoi on va. Mais il est intéressant parce qu’il a un point de vue auquel on peut se confronter. Mais ce n’est pas une suffisance intellectuelle ou tout est bien à partir du moment ou l’on fait un certain type de dessin. C’est forcément la nécessité de convoquer des arguments de réfléchir, pourquoi , comment on agit.

J.A : Comment définiriez vous le personnage Ciriani ?

JCQuinton : Ma rencontre avec Ciriani, est marquée par le fait que c’est un de mes premiers professeurs avec lequel j’ai été obligé d’argumenter. Je n’étais pas dans une ambiance de références aveugles à une certaine période de la production architecture liée à la modernité, donc naturellement le projet n’allait pas dans cette culture là. Si il y avait une certaine divergence, tout devait être discuté. Pour moi l’intérêt, a été de constituer un argumentaire, et d’avancer en me questionnant, non pas en m’aveuglant. Voilà une bonne façon de faire c’est de respecter les arguments de la modernité.

" Pour moi l’intérêt, a été de constituer un argumentaire, et d’avancer en me questionnant, non pas en m’aveuglant. "

Tout m’interrogeait. Je ne voyais pas pourquoi la forme devait suivre la fonction, pour moi c’était une dictature, En permanence il fallait s’interroger.

J.A : Quand vous dites la forme devait suivre la fonction, mais ils ne sont pas formalistes vos projets ?

JCQuinton: Bien sûr, la forme c’est l’argument de l’architecte, il faut savoir ce qu’elle défend la forme. Il y a quelque chose qui procède de la forme, ou en tout cas qui va en symbiose avec, c’est le positionnement de l’architecte dans la ville. Et cela est important, cela passe par la forme. Mais ces projets ne sont pas des préoccupations formelles, c’est l’état de l‘incarnation des préoccupations par rapport à la ville.

J.A : On retourne à Belleville.... vous passez votre diplôme en ??

JCQuinton : en 2000

J.A : Et après que faites vous ?

JCQuinton : Après il y a beaucoup de choses, je rencontre Patrick Berger, avec qui je travaille ponctuellement. J’ai découvert, qu’il y a deux grandes étapes dans mon parcours : Tout d’abord la curiosité de rencontre avec des enseignants. comme Ciriani pour mon diplôme.....

J.A : Ah bon ! vous avez aussi fait votre diplôme avec Ciriani ?

JCQuinton : Oui, c’était un sujet sur le programme d’une ville à New York. Ce qui m’intéressait à ce moment là, c’était de penser un projet à l’échelle du bloc new-yorkais, il y en a très peu à New York., pratiquement pas. Il y a un découpage des blocs, dans lesquels on trouve toutres les grandes figures des tours new yorkaises. L’histoire de New York est conditionnée par la grille, qui dessine un skyline qui a 4 à 5 étapes historiques. La ville plate, puis une deuxième skyline qui commence à prendre de la hauteur, puis les années trente avec les tours, une quatrième avec les twins, et l’histoire de New York en réaction. Et puis la dernière étape, la ville à l’échelle des superstructures, c’est à dire à l’échelle des superstructures bloc.

Ce qui va avec cela, c’est le programme, et le programme c’est la ville, le socle se prolonge. La forme serait déterminée par ce prolongement, par comment la ville monte naturellement physiquement à la verticale, voilà c’est ce rapport là qui m’intéressait. Mener cette réflexion avec une personnalité comme Ciriani c’est possible.

J.A : N’est-ce pas contradictoire ? La trame urbaine de la ville américaine, est tellement mécanique qu’elle permet pratiquement de faire la ville sans architectes, il n’y a même pas besoin de penser la ville, elle se fait toute seule, c’est un modèle urbain qui est fait pour se développer seul en fonction de logiques économiques et immobilières ?

JCQuinton : Oui ..... [....] .. mais New York ne s’est pas construite sans architectes, New York est le résultat d’une architecture de processus, New-York à eu des architectes qui ont organisé la congestion, ils ont organisé la densité. Ensuite évidemment il y a eu Koolhaas, et la encore il s’inscrit dans des processus, plus que dans des formes. Voilà ce diplôme “appartient” d’une certaine manière à cette catégorie là. C’est à dire qu’il est moins assujetti à sa forme qu’à un principe d’implantation qu’à une réaction structurelle. Vous voyez comme ces grand projets théoriques des années trente ou les architectes superposent les fonctions. Ce sont des processus lancés par des architectes.

J.A : Oui , mais quelque part, est-ce qu’ils n’étaient pas déjà écrits ces processus, déjà induits, par la trame de la ville

JCQuinton : Oui, vous avez raison, c’est une convergence. Dans ce sens là, il n’y a pas d’invention pure, je ne crois pas que de la part de l’architecte, il y a un diagnostic, une sensibilité, et un saut qualitatif, dans la situation dans laquelle il se confronte.

Pour en revenir à ce qui se passe dans l’exemple du centre Beaubourg, il y a dedans, l’intelligence de la ville, une perception, un regard extérieur, ce qui fait que ce sont deux architectes étrangers qui ont le meilleur regard sur la ville, un diagnostic intelligent; je pense à des mots de Louis Kahn, ou il parle de la convergence des mots, c’est un peu cela.

Pour en revenir à New York. Il y a l’idée, de s’offrir l’occasion d’inscrire une nouvelle étape. C’est un peu prétentieux, en tout cas d’y réfléchir. Ensuite j’ai enchaîné dans un autre univers qui est celui de Patrick Berger.

JA : Vous n’aviez pas envie d’aller travailler chez Ciriani ?

JCQuinton : Il faut revenir à la façon dont j’ai rencontré Ciriani, c’était un choix précis, je recherchai quelqu’un qui pouvait créer un débat, sans provoquer les réflexes habituels. Pour résumer, le point essentiel pour un architecte c’est de se constituer sa culture du projet, et pour cela il y a une étape c’est de rencontrer des gens avec qui ont a une chance d’échanges intenses. Dans le milieu de l’architecture, il y a assez peu de personnes, au niveau du projet, avec qui ont peut avoir des prises de position.

"
le point essentiel pour un architecte c’est de se constituer sa culture du projet "

Les deux personnalités que j’ai rencontré : Ciriani et Berger, le premier, Ciriani, cela a été une rencontre de “combat”, et puis le deuxième c’est la découverte du partage de la culture du projet. C’est à dire le temps du projet, et la façon dont les éléments qui constituent le projet interviennent.

Il y a 3 points

L’échelle : Lier la pensée de ce projet à la grande échelle. Par exemple pour L’Europan VII , je travaillais sur Nanterre sur une petite parcelle, mais l’idée était de penser à l’échelle de la Seine, et de voir comment en intervenant ponctuellement au niveau de l’autoroute on peut assembler un paysage à l’échelle de la Seine. Intervenir sur un paysage qui a un écho sur l’ensemble des paysages qui bordent la Seine.

Deuxième point: Le territoire : De ramener les choses à une identité du territoire, afin de créer à chaque projet un appui qui va permettre la personnalité du projet.

Troisième point c’est lier l’écriture du projet et sa structure. C’est pour faire intervenir la forme de façon singulière. Pour moi la forme est liée à l’écriture, et l’écriture à la culture du Projet. Ma sensibilité m’amène à prendre position, non pas de façon abstraite. Voyez un projet avec des porte à faux dont on ne voit pas la logique structurelle, ces projets là, je n’ai rien contre, mais ce n’est pas ma façon de me plonger dans les problèmes, je suis plutôt sensible aux projets narratifs, ceux qui racontent comment ils sont construits.

JA: On revient encore à Beaubourg....

JCQuinton : Beaubourg, ce projet explicite en permanence la façon dont il se positionne par rapport à la ville. par rapport à une expression de la matérialité, pour moi c’est très abstrait. C’est la culture de la différence, la différence c’est avant tout une grande qualité, c’est la façon d’aller chercher l’autre, et de prendre ce que l’autre à de mieux, afin de s’affirmer et de donner. Voilà en ce sens là, je n’appartiens pas, je ne revendique pas une école, historiquement comme on en a connu, pour démontrer systématiquement qu’il n’y a qu’une façon d’agir.

JA: Aujourd’hui, vous travaillez toujours chez Patrick Berger ?

JCQuinton : J’ai une activité en trois temps. La première c’est l’enseignement, c’est très important, parce que je me rends compte à quel point les élèves que je rencontre sont retenus, sont crispés, et une grande partie de ce métier consiste à les libérer.

JA: Les désinhiber ?

JCQuinton: Oui c’est exactement le mot, il y a une sorte de peur de mal faire, qui empêche d’agir, il n’y a aussi que la culture des jeunes architectes, est en général extrêmement défaillante. Le premier point de vue est la façon d’aller vers les choses. Leur culture est très superficielle, il faut savoir que la culture de l’architecte est très spécifique. C’est de notre responsabilité de la constituer. La richesse de notre métier, c’est que l’on peut inventer la façon de le faire. Pour moi il n’y a rien de plus insupportable qu’un jeune architecte qui est embrigadé. qui se restreint, et qui ne s’offre pas la possibilité de penser qu’il a la responsabilité de le faire. On peut écrire, on peut voyager, on peut aller vers les autres, comme on peut s’exclure du monde.

" La culture de l’architecte est très spécifique. C’est de notre responsabilité de la constituer. La richesse de notre métier, c’est que l’on peut inventer la façon de le faire. "

L’architecture c’est aussi l’occasion de convaincre de l’énergie qu’il faut investir. C’est le deuxième point, la conviction de faire le projet, d’avoir de la personnalité, et d’avoir un point de vue à défendre, de se positionner.

JA : L’enseignement c’est le premier temps, et après?

JCQuinton: Le deuxième temps, ce sont des interventions ponctuelles chez Patrick Berger. C’est une agence très singulière, qu’il a inventé et qui lui correspond, il y a deux agences une qui fait de la conception et une qui construit.

Le troisième temps : développer une agence, ce n’est pas une obsession, cela viendra, ou cela ne viendra pas.

JA : et si cela ne vient pas ?

JCQuinton : Je pense qu’il y a différentes façons d’agir. Chaque projet est une somme, qui permet de participer au débat sur la ville. C’est un moteur. Construire c’est très important, j’ai envie de le faire, mais c’est un métier à long terme. et c’est pour cela que c’est un métier fantastique, si je construis dans dix ans, cela sera très bien, ce n’est pas une inquiétude.

Mes inquiétudes reposent plutôt sur le fait de pouvoir participer à un débat. Pouvoir donner de la matière pour réfléchir.

JA : Pourquoi aviez-vous déposé un dossier de candidature, pour les NAJA ?

JCQuinton : Cela fait dIx ans que je travaille en agence, j’ai toujours maintenu un contact fort avec l’école, et un travail personnel. L’ensemble fait qu’il y a de la matière. Pour moi c’est une façon d’aller au devant des gens. D’être dans la ville.

JA : Vous avez déjà eu des retombées, des contacts ?

JCQuinton : Oui Françoise Jourda m’a invité à participer au workshop pour la biennale de Venise. Ce qui pour moi est très bien de réfléchir avec d’autres intervenants.,

JA : Que vous a révélé Ce workshop ?

JCQuinton : Pour moi cela a été l’occasion de défendre un point de vue face à des gens singuliers, qui ont chacun un positionnement très fort. C’était intéressant de voir la place que chacun laissait aux autres. C’était très constructif, en tout cas notre groupe a bien fonctionné. L’exercice était un peu spécifique, deux jours, des points de vue, une maquette à fabriquer, on avait tous envie d’aller un peu plus loin.

JA : Françoise Jourda était avec vous ? elle intervenait ?

JCQuinton : Au final c’est elle qui va défendre les partis choisis. C’est elle qui va défendre le débat, il s’agissait de la convaincre de nos options. C’était intéressant de défendre la ville non pas comme une finalité avec un plan rigide, mais un processus, des règles , des globalités d’action, plutôt que des formes. La dessus on s’est un peu tous retrouvés.

JA: Dans vos propos revient souvent le mot “processus””

JCQuinton : Oui ce qui m’intéresse, c’est moins de piloter les choses, l’évolution par la forme, que d’imaginer les règles, qui vont, elles, produire les qualités du site, chaque projet est le lieu de réinvention de ces règles, d’exploration du programme ou du lieu, c’est extrêmement emblématique pour cela

JA: Pourquoi avez vous choisi ces projets pour les albums ?

JCQuinton : Ecoutez , il y a une trentaine de projets, il fallait en choisir deux ou trois, pour moi ils sont assez emblématiques de tout ce que je vous ai dit. Par exemple le musée d’Egypte est l’incarnation d’une réaction au site. Au choc frontal que représente la dualité de l’Egypte.

JA: On retrouve souvent ce concours parmi les projets présentés par les équipes lauréates des NAJA, vous ne trouvez pas ?

JCQuinton : C’est un sujet emblématique, imaginez de jeunes architectes qui ont l’occasion de réfléchir, sur un musée, sur l’histoire, sur l’héritage, avec des moyens d’action à l’échelle d’une ville, voire à l’échelle d’un pays.

JA: N’est-ce pas paradoxal, si il y a bien un sujet sur lequel un jeune architecte est peu crédible, c’est bien la grande dimension, le grand projet non ?

JCQuinton : Vous savez qui a gagné ?

JA : Non

JCquinton : De jeunes architectes.

JA : Quel âge ont t’ils ?

JCQuinton : Ils ont le même profil que Ceux qui gagnèrent Alexandrie, ils avaient moins de trente ans.

JA: Dominique Perrault a gagné la BNF à 36 ans ....

JCQuinton : Jorn Utzon a gagné à la trentaine l’opéra de Sydney, il avait juste construit la maison de ses parents et un lotissement. C’est intéressant parce que cela montre qu’il y a un préjugé à penser la jeunesse comme un handicap pour la taille d’un programme.

JA : Plutôt un manque de vécu..

JCQuinton : Si vous regardez les architectes lauréats, ils ont déjà dix ans d’expérience.

JA: Oui mais dans un métier à “maturation lente comme l’architecture” dix ans ce n’est rien .

JCQuinton: Oui c’est vrai, mais je ne suis pas convaincu que la jeunesse soit un handicap, il y a la fraîcheur, une certaine ignorance d’un certain contexte, une ignorance des contraintes. On voit comment les grandes agences sont constitués, il y a beaucoup de jeunes architectes.

JA: Il n’y a qu’eux..

JCQuinton : Et ils déterminent les projets.

JA : Toujours au sujet de ce concours du musée d’Egypte la journaliste du numéro spécial de D’A consacré aux NAJA met en exergue cette phrase : Vous dites : “ le musée s’inscrit dans un périmètre identique à la base de la pyramide de Gizeh” Vous revendiquez cela ? Quel est l’intérêt ?

JCQuinton : Il faut voir que le musée d’Egypte s’inscrit dans une pensée générale, cela c’est l’anecdote, le musée qu’il fasse 233, 211, 250 mètres pour moi c’est anecdotique.

JA: C’était un point de départ ?

JCQuinton : Non, cela concrétise une étape, un point de vue. Ce qui est déterminant dans le musée d’Egypte, c’est de dire qu’un bâtiment peut s’incarner, en s’appuyant très symboliquement sur la perception du lieu. C’est à dire que l’Egypte est duale, il fallait que le bâtiment le soit à beaucoup de points de vue.
L’Egypte est duale entre la ville totale, et le désert total, le passé, et la modernité. Entre la basse Egypte et la haute Egypte, et qui passe son temps à s’unir et à se désunir. La leçon de l’Egypte c’est que c’est le pays le plus rayonnant, à l’histoire la plus fabuleuse à explorer et que cette culture nait de l’unité de deux aspects très contradictoires, la haute Egypte et la basse Egypte.

Nous ce que nous disons c’est que le musée devait exprimer cela, il fallait trouver comment l’architecture pouvait arriver à exprimer cela, d’une autre manière qu’un historien qui peut beaucoup mieux l’écrire que moi.

Voilà comment cela marche, on encastre le musée. D’un coté vous avez le désert total, de l’autre l’oasis avec la ville de vingt millions d’habitants. Coté désert on ne voit qu’une ligne de front. Du coté de la ville on voit une façade, un bâtiment monumental, c’est un palais. il est à l’échelle de la représentation symbolique de la Culture etc.. A l’inverse coté désert il n’est plus qu’une ligne très fine, un havre, comme une oasis dans le désert. Nous on dit, d’un coté c’est un manifeste urbain, de l’autre c’est une disparition.

Ensuite ; cette idée on la déploie en coupe. Si vous regardez l’encastrement dans le plateau de Gizeh, ce sont des matériaux très lourds, ils évoquent l’architecture antique égyptienne, à l’inverse en superstructure, il y a une sorte d’expressivité , et on arrive dans un autre univers. Pourtant il y a un écho entre les deux. Ce sont des structures qui renvoient les unes aux autres, nous on construit on a confiance. Le musée est l’assemblage de deux structures qui le constituent. Au final il y a deux perspectives structurellement identiques. On voit les gens qui marchent dans le musée, c’est à la fois marcher dans le désert, et à la fois marcher dans la ville de vingt millions d’habitants en même temps. Voilà...

JA: Quelque chose qui revient dans vos projets, c'est La répétitivité, ce n’est pas un hasard, cela solutionne quoi pour vous ?

JCQuinton : Vous, vous y voyez une répétitivité ...

J.A: Je ne la vois pas ! elle existe !

JCQuinton : Je rebondis sur vos mots, Je crois que lorsque on attaque un projet, on recourt à une grande question que l’on détermine. Là c’était la nécessité que le projet culturel du musée s’incarne dans son architecture.

Quand on a trouvé la question à se poser, on a énormément avancé, il y a mille façons de faire le musée d’Egypte avec d’autres questions.

Je crois qu’il faut mettre en œuvre les éléments qui permettent la plus grande lisibilité. Dans chaque projet on reconstitue les éléments que l’on a besoin. Cette répétitivité c’est l’organisation même du musée, il est constitué de neuf périodes historiques, depuis la préhistoire jusqu’à l’époque moderne. Ces neuf périodes sont additionnées au fait qu’il y a cinq thèmes au musée de l’Egypte.

la vie quotidienne, la religion, le travail, l’écriture et la culture.

Dès que l’on a confiance dans le programme on le concrétise. le deuxième point c’est la façon même dont le musée va fonctionner : neuf périodes, donc neuf grands poteaux, ensuite cinq thèmes , ces thèmes sont réparties dans les neuf périodes, ce qui fait que ce grand toit va faire entrer la lumière de façon spécifique, la lumière va physiquement marquer les zones de chaque thème d’une manière différente.

Cela veut dire quoi? qu’il n’y a pas de cimaises dans le musée d’Egypte, on n’a pas besoin de support , donc on s’en débarrasse. Qu’est ce qui va faire l’architecture du lieu ? la structure principale et la façon dont la lumière va venir, et cela est lié au programme. Mais quand on est dans le musée, on n’a pas besoin de signalétique. Ensuite chaque thème aura une lumière particulière.

L’idée, c’est que lorsque l’on construit dans le désert, on ne construit pas avec du second œuvre, on construit comme on a construit les pyramides, uniquement avec du gros œuvre. Il n’y a qu’une structure.

JA: Idéalement, c’est assez convaincant, et comment dire ... c’est un projet que pourrait revendiquer Patrick Berger finalement ?

JCQuinton : Ecoutez, il faudrait lui demander. Pour en revenir à la répétitivité, pour moi que quelqu’un de l’extérieur me dise cela, c’est possible, mais pour moi c’est un accident.

C’est un résultat, sur cet autre projet,par exemple, Mon idée était de faire des refuges à la montagne dans des conditions d’accès difficiles. C’est un petit projet autarcique. Vous avez des boxes des petites boites en bois, qui comprennent en fait deux lits, avec des fenêtres horizontales. Ces boxes sont empilés les uns au dessus des autres. ils sont enfilés sur un socle qui contient le filtrage des fluides.

C’est une sorte de dortoir vertical en montagne. c’est juste un abri, Il se trouve sur des terre indiennes, et évoque un totem, c’est une évocation, une trace.

J.A: Justement en parlant de totems, le totem c’est un objet singulier. Dans tous vos projets représentés ici, il y a une constante de la singularité.

JCQuinton : Oui Cela reflète un choix, de cette sélection de projets, J’ai envie de répondre que l’architecte est avant tout quelqu’un qui est dans la ville, et sa force est de réagir correctement à la ville. Là ....

J.A : Mais curieusement dans tous vos projet présentés, on ne voit pas la ville, ce sont des objets singuliers, il n’y a pas de rapport à “ l’autre,” ces rapports n’apparaissent pas.

JCQuinton : Oui, vous avez parfaitement raison. Il y a différentes façons de présenter son travail, c’est un choix spécifique, ici il s’agit de montrer les liens entre les architectures, les projets, la continuité d’un travail, plus que la façon dont l’architecture intervient dans les lieux et dans la ville.

JA : Pourquoi ce choix ?

JCQuinton : Il y a un fil rouge, qui existe à travers plusieurs préoccupations:, l’écriture, la ville, il y a différentes façons de faire écho entre ces projets.

Par exemple l’EUROPAN VII , on passe de la grande échelle à la petite échelle, avec un fil rouge, l’idée qu’il y a des scènes qui se jouent à chaque échelle. Et que dans chacune de ces scènes, l’architecte peut agir dessus, les organiser, et peut en promettre de nouvelles, en tout cas d’avoir une démarche optimiste pour la ville.

La grande échelle, c’est la région d’Ile de France, et de dire que lorsque on intervient à Nanterre on peut penser une intervention qui est à l’échelle des monumentalités qui bordent la Seine à l’échelle de la Région. Pourquoi ne pas réagir comme cela ? Pourquoi au lieu d’avoir une énième université qui se ballade à l’arrière des terres , un peu perdu, pourquoi ne pas la mettre en relation avec la Seine et créer un nouveau paysage ? Cela n’est ni plus ni moins la façon dont les Invalides répondent au paysage parisien. On peut faire du logement en pensant que c’est un geste qui va permettre d’avoir une vision de la ville qui englobe les éléments qui la constituent.

Après on fait un saut d’échelle, et on se rend compte que chaque entité peut constituer un paysage. Parce que les liens qui les unissent sont déjà une continuité, une vision de la ville. une continuité naturelle.

JA: Il y a une dimension fractale dans cette démarche non ?

JCQuinton : La vraie fractale, c’est lorsque l’on retrouve le même motif, ici c’est une fractale un peu abstraite, un peu rhétorique. Mais l’idée est intéressante, il aurait fallut que la nature de chaque élément est un écho à chaque échelle.

JA: On va finir avec deux questions : Qu’avez vous pensé des projets pour le réaménagement des Halles ?

JCQuinton : Je suis très intéressé par la façon dont la réflexion s’est incarnée, je suis très réactif par rapport à certains projets.

Je crois que le parti le plus urbain que je défendrai, c’est le parti qui défend l’espace , le vide, qui défend la lisibilité, et qui fait resurgir le sol. Ce sont les trois éléments, à mon avis, qui sont en adéquation avec Paris.

Le vide à cause de la densité de la ville. Le sol parce que un lieu c’est une histoire de sol, et il se trouve que aux Halles il y a deux sols, le sol naturel, et le sol concave du réseau. Et la lisibilité, parce que dans l’espace public on a besoin que les choses aient un rapport direct . En ce sens il y a un projet qui s’impose, parce que il tient la périphérie, il fait lire la périphérie, il fait lire le maximum de vide, et il organise un nouveau paysage, et il relie les extrêmes, c’est le projet de OMA/Koolhaas.

D’une certaine manière il a la même intelligence que Beaubourg, la façon dont le projet s’incarne et concrétise l’ensemble des enjeux urbains.

JA: Comment expliquez-vous la différence de réponses entre les projets français et hollandais ?

JCQuinton : Je crois qu’il y a des intelligences qui sont convoquées de façon différentes. Le mérite de ces projets, ils sont extrêmement explicites. On voit ce que chacun défend, les projets de densité défendent là ou est l’argent et comment on l’utilise, d’autres défendent plus des projets plus abstraits, une dimension un peu festive, un peu foraine de la ville. Et puis il y a le projet de OMA/Koolhaas dont la grande force est d’être à la convergence de toutes ces idées.

JA: Comment nourrissez-vous votre réflexion, Vous lisez beaucoup, vous allez voir les expos, vous regardez la télévision, vous allez au théâtre à l’Opéra ?

JCQuinton : Je n’ai pas la télé... Non, la vie d’architecte à peu de temps libre, ils sont mêlés , il y a un temps de production très intense, très concentré, et puis il y a pour moi la culture de la différence, la chance de ce métier, c’est de faire intervenir le regard de multiples professions, on travaille autant pour le théâtre, le cinéma, l’histoire que l’université. on a la chance de rencontrer des gens qui ont des points de vue. Ma culture vient d’une culture du point de vue.

JA : Au sujet de la culture de la différence, dans l’exposition des NAJA Quelles sont les équipes que vous avez remarqué ?


JCQuinton : ...Silence

JA: Il faut vous engager.

JCQuinton : On va en parler.... On est en perpétuel engagement, quand on est architecte, on ne fait que cela.

JA: Il y en a qui se débrouillent pour ne jamais s’engager.

JCQuinton : Quand on fait le musée d’Egypte on s’engage. Les architectes donnent beaucoup et en retour quand on voit comment fonctionne par exemple les associations, qui crachent sur les architectes sans avoir la moindre culture architecturale. En fait, on s’offre aux autres, et on offre ce que l’on pense le mieux sur la ville.

JA: Donc sur l’exposition ?

JCQuinton : Je n’ai pas de conformisme béat devant les gens, je pense qu’il est important qu’il y ait des architectures singulières. J’ai un coup de coeur pour l’équipe Fernandez Serres, il livre un chalet à Abries, c’est un projet intelligent, il est mieux qu’intelligent, il dépasse l’intelligence. il y a Karine Herman, je la connais depuis longtemps, j’aime la façon dont elle est singulière, elle n’attend pas, elle produit sans attendre, elle produit cinq projets sans qu’on les lui demande.

J.A : J’aime bien votre projet de maison de la paix à Genève.

JCQuinton : C’est un concours en association avec Karsten Ruf, un architecte allemand. C’est un projet sur la différence et la difficulté de compréhension des cultures différentes. Mais là, vous êtes bien placé pour comprendre.

J.A : ... On apprend tous les jours.


Ci dessous : ATELIER POUR UN PEINTRE, Madame GAZANION
Mazan, Vaucluse, surface : 45m2, étude septembre 2002.

Aux pieds du Mont Ventoux, l’atelier – lieu d’actions et de rencontres – est un carrefour de fonctions. Au centre, une pièce pour travailler, sur ses quatre côtés et au dessus, les programmes définis par le maître d’ouvrage : un boudoir, une cuisine, un bureau, un stockage. Une typologie issue d’un assemblage basique invite à une écriture contrastée basée sur l’expressivité du module qui compose cet assemblage.

EUROPAN 7, NANTERRE « Paysages assemblés et scènes super-flux ».
Bureaux 29 000m2, logements 23 000m2, enseignement 1800m2, loisirs 1000m2, commerces 900m2.
Nanterre le long de l’A86, concours juin 2003, projet cité

Le projet est l’occasion exceptionnelle de penser pour Nanterre un lieu qui produira des scènes dont la vitalité est promise par leurs architectures concrètement appuyées, à toutes les échelles, sur les flux du site, théâtres de la vie en ville, environnements cléments et urbains, à la fois générateur d’intériorité et fédérateurs des espaces fragmentés de la ville :
À l’échelle du territoire, le projet participe des grands espaces parisiens, en mettant en scène la ville sur la Seine, le projet rattache Nanterre à l’histoire de la monumentalité parisienne ;
À l’échelle du quartier, le projet offre la grande liaison qui emmène l’Université à la Seine ; l’Université, isolée et enclavée, vient reprendre place dans la ville. À cette fin, un parc assemble des paysages, réconciliant la géographie et la ville, le fleuve et la densité. Au cœur de ce dispositif, les ponts et les tours dessinent les lignes de force de site : des ponts pour relier les quartiers, des tours pour libérer le sol.
À l’échelle du périmètre d’intervention, une architecture autour des flux (A86, tramway, cheminement Est-Ouest) venant les accueillir dans des retraites protégées, jardins-patios ou jardins-terrasses, havre au cœur de la densité. Des ponts habités, aux fonctions libres (pont du commerce, pont des loisirs, pont de la recherche, ponts mixtes) irrigués par le flux Seine-Université, sont la promesse d’un univers partagé à Nanterre.
À l’échelle domestique, enfin, l’architecture se verticalise, elle prescrit une structure pour libérer et promouvoir la mutabilité des espaces : aux jardins suspendus, aux logements, aux résidences étudiantes sont dédiés des espaces vierges où structures et fluides sont colatéralisés, et où ces scènes quotidiennes peuvent se jouer, se déjouer, s’intervertir, se remplacer. C’est l’esthétique d’une architecture qui vibre en fonction de ses affectations dans le temps et dans l’espace.*

RÉSIDENCE SECONDAIRE, FAMILLE PEPINO « Expressionnisme structurel et paysage »
Sagone, Corse du Sud, surface 140m2, projet septembre 2002, permis décembre 2003, budget : 260 000 euros.

Entre le Monte Cinto et le golfe de Sagone, sur les montagnes brûlées par le sel et le soleil, la résidence secondaire de la famille Pepino organise son insertion, c’est-à-dire, sa disparition, en s’appuyant sur une interprétation intense et expressive de sa structure. Le caractère de la maison est le résultat d’une attitude « romane » : seul se perçoit sa structure empilée qui cherche à distinguer brutalement tous les éléments qui la composent (le mur de soutènement, les poutres, les solives, les cadres, le toit et les brise-soleil). L’assemblage de ces éléments est une simple superposition dont la sobriété de la mise en œuvre fait écho à l’austérité du paysage et invite à s’y immerger.

Contact : @Jean Cristophe Quinton

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