|
|
 |
26/08/2004 |
| L'interview de François Roche.
Et sous toutes réserves.... .
"Empêché" denseigner en France par la DAPA, dont on lira la fin de non recevoir sans appel ici, François Roche, un des rares architectes français de moins de cinquante ans à développer une réflexion originale; reconnu à létranger ou il enseigne..... librement, exprime ici une certaine colère contre un système détouffement de la pensée, de la création, de la réflexion en France, au profit, notamment selon lui, de la vente de matériaux. Mais aussi une colère contre certaines personnes de la génération française de Mai 68, et son interdit dinterdire, génération qui serait finalement beaucoup moins généreuse que ses idéaux initiaux. Il faudra faire un jour le procès de cette génération française, de sa responsabilité collective, de ce quelle nous transmet, de ce quelle nous laisse, de son absence de vision, de partage, de son accaparement des choses et des êtres. Des preuves ?.... Rien de ce qui nous facilite la vie aujourdhui ne vient delle. Na été conçu, imaginé par elle. DInternet aux compagnies Low cost, en passant par la téléphonie mobile ou même leuro que lon doit à la génération de laprès guerre. Celle qui savait de quoi elle sortait. Les soixante huitards français seront-ils seulement aux yeux de lhistoire, laccident industriel de la France du XXe siècle ?
Pour larchitecture, les architectes de cette génération, mais le mal était déjà là, ils participèrent à tuer la légitimité de larchitecte qui logiquement devraient proposer des solutions aux problématiques posées.... pour aujourdhui ... star system à lappui, imposer des solutions qui créeront des problématiques dont lissue prévisible consiste seulement ...à cocufier le contribuable. Quel courant didée a émergé de France depuis 4O ans ? Sont-ils arrivés à tenir tête à lappétit du BTP sur la vaste marché de la ville ? de la bureaucratie ? Quelle batailles gagnèrent-ils ?
Limpasse est complète.... Mais ils vous jureront quils sont des victimes de la calomnie.
A lheure ou beaucoup baissent la garde par intérêt, par peur, ou jet de léponge, il est indispensable que certains sexpriment, même si parfois, pour un lecteur non au fait, cela peut sembler, ou être, outrancier.
J.A |
Selon la pratique formule mise à la mode par le pratique quotidien Le Monde. Cet interview a été relu et amendé par François Roche.
Archicool.com : Quel est votre parcours ?
François Roche : Le parcours ?
Archicool.com : cest une façon de demander aux gens de se définir....
François Roche : Cest un peu....., dit moi doù tu parles, de quel territoire émets tu ce discours afin que den valider le contenu, ou plutôt de quel territoire te permets tu démettre ce discours ? De quel parcours va tu te justifier pour inscrire ton autorité ? Et donc asseoir la légitimation de tes compétences
le terrain semble miné.
Non seulement je me méfie de ces modes prévisibles, mais je ferraille contre ceux qui les portent, ceux qui les incarnent. Larchitecte, lurbaniste est au creux de ce faux semblant
Un diplôme auto justifierait une revendication professionnelle, une compétence, mieux il légitimerait un droit, un pouvoir cannibale sur ceux qui ne lont pas !... jen doute ...
il faut porter attention aux uvres, non aux auteurs. Dixit Godard.
Cette inclination mintéresse, non la vocation précoce de lauteur, ses premiers jeux de cubes, ses états dâmes adolescents puis son diplôme, sa souffrance, son égo, ses premiers réseaux de pouvoir, ses convulsions, puis bien évidemment ses petits arrangements avec notre monarchie républicaine pour valider ce qui naurait pas du être, pour masquer son impuissance et se repaître paradoxalement de sa capacité de nuisance
non définitivement :
Il faut porter attention aux uvres, non aux auteurs.
Archicool.com : Pour vous le parcours cest une fausse notion ?
François Roche : ...Il y a un mouvement en train de se faire... cest un mouvement en train de se faire. Deleuze ....[ inaudible], le baroque ou la mort du mouvement en train de se faire.
Lagence R&Sie développe des outils, des procédures, des amitiés " en train de se faire ", conditionnés par des modes dincertitudes, cest un épanchement dincertitudes. Jai travaillé la plupart du temps avec des associés qui nétaient pas et ne sont pas des architectes, qui ne se revendiquent pas comme architecte, voir même qui vomissent larchitecture telle quelle est pratiquée en France, ou les mécanismes de domination, dautorité, de professionnalisme dapparat, se conjugue avec les servilités quotidiennes qui les sous tendent et les alimentent.
Archicool.com : SI il ny a pas de parcours, quil y a til ?
François Roche : ....Un vecteur économique, une dimension économique, on ne peut répondre à cette question quen rendant compte des choix qui conditionnent laffrontement à une économie dominante, donc une pensée dominante. Une agence darchitecture, cest une structure économique, qui vend de la prestation, de la prestation intellectuelle. Elle négocie sur ce mode déchange. Jaime cette objectivisation. Cest même au creux de cette dimension que lon peut questionner la notion dauthorship. Une agence darchitecture vend de lintelligence, supporte une position critique, rend visible un état dinstabilité....
En déplaise à nombres architectes, une agence darchitecture ne vend pas des matériaux de constructions, une agence darchitecture nest pas une succursale de Batimat
Revenons en arrière, comme un flash back, au moment ou la revue Le Moniteur à été crée. Si nous parlions des appels doffres et appels à concurrences montés de toutes pièces, non pour faire émerger lidée la plus innovante, mais pour associer développement de ville moyenne et accessoirisation industrielle du bâtiment, pour vendre du matériaux de construction sous prétexte de joutes intellectuelles. Si nous parlions de cet accord de complaisance, cet alibi de montage démocratique quest le concours darchitecture, montées entre grandes entreprises du BTP et politiques RPR/PC afin de rendre toute une profession otage dun journal professionnel, dun code des marchés public. On comprendrait pourquoi Le Moniteur a été crée, pourquoi un concours en France nest quun habillage, qui tente de dissimuler la corruption passive ou active de ceux qui sen repaissent.
Il est étonnant néanmoins quil ait été aussi aisé dasservir la génération des barricades (mai 68), les baby-boomers égotiques, pour leur faire vendre des matériaux. Il fallait des " créateurs " pour en justifier la plus value culturelle, pour en produire la vitrine et en anoblir le mécanisme. Cétait lépoque ou lon cannibalisait les villes moyennes, les villes rouges, pour refiler des plans durbanisme abscons, sous des prétextes démancipation des masses, dattention sociale, cétait lépoque ou les concours servaient , comme aujourdhui dailleurs, de vecteurs de diffusion des produits issus de lindustrie du bâtiment. Quelques alibis artistiques, une faconde politique et le tour était joué. On vendait tous des matériaux et on était heureux, on roulait en Ferrari, et on était heureux. JN et Odile Fillion, au creux du système médiatique vendaient des concepts BATIMAT, par Moniteur interposé. Lun était lagent blanchissant, la vitrine de ce système, lautre son alibi critique. Le monde était beau, Stark pérorait et lavenir de la consommation
radieux.
JN était utilisé à linsu de son plein gré pour masquer le montage de laffaire
pour masquer le montage de larrangement ; Les architectes devaient vendre des matériaux et Le Moniteur en était le rouage.
Archicool.com : Il est, ou, il était ?
François Roche : Ah !!! Je parle de sa meilleure période, Je parle de la période ou il était en phase avec la Société de marketing, de promotion individuelle, dégotisme maladif, une société qui ne portait pas attention aux modes relationnels, ou la pensée conceptuelle elle, se développait comme du papier peint. Dans Te(e)n years after, jy ajoute une louche Ils allaient anoblir ce que lacadémisme beaux arts navait pas réussi à légitimer : la répétition savante des formes déjà consommées comme processus de création et renvoyer toute pensée conceptuelle à un simple opportunisme citationnel.
Prenons par exemple le palais de Justice de Nantes de JN
juste un exemple évidemment. Ce nest pas de lacharnement thérapeutique. Une référence avouée, la Kunsthalle de Mies Van der Rohe à Berlin, un sophisme conceptuel douteux : Mies représenterait lordre / La justice, la mesure, léquilibre / Si donc jai à construire cette mesure / Jassume culturellement de mixer la Kunsthalle. Et la boucle est bouclée !
Mies devient un alibi de consommation qui permet à lauteur déconomiser son investissement, au maire de Nantes, de justifier quil achète une Icône pré-inscrite dans lhistoire de la media culture et permet aux industriels de vendre des matériaux.
On ne peut pas ne pas porter attention à la manière dont les choses sont émises aujourdhui ; dans quelle condition, avec quels mécanismes, qui prend la parole ? Dans quelle structure, avec quelle autorité présupposée.
Pour citer Lyotard : " Le capitalisme est à peu près indifférent aux contenus des récits dont il autorise la circulation. Le récit monnaie est son récit canonique parce quil rassemble les deux propriétés : il raconte quon peut raconter nimporte quoi, mais que le bénéfice des récits doit revenir à leur auteur ".
Impossible de se satisfaire, voir même de prolonger la propagande officielle qui ferait croire que larchitecte participe à la transformation de la ville, dans un développement raisonné voir durable !
Pure hypocrisie bien évidemment, qui tendrait à justifier quil suffit de sampler, de remixer, de remastoriser des formes admises, des formes empruntées pour en faciliter laccès communicationnel et la consommation.
Archicool.com : Séduire pour exister, Cest une logique de soumission non ?
François Roche : Bien évidemment, je vous renvoie à Zizek (Slavaj Zizek) Dans louvrage intitulé le spectre rôde toujours. (quil ouvre et lit) : " Le meilleur moyen de sen rendre compte est de se référer à la distinction entre le fou et le fripon. Le fou est un simple desprit, un bouffon de cour, un petit marquis, à qui lon permet de dire la vérité précisément dans la mesure où son discours nest pas porteur de pouvoir [performatif.] "
Le fou cest celui qui dit la vérité mais qui na aucun levier de transformation de la société, aucun levier de pouvoir, et qui se complait dans cette inactivité critique.
" Quand au fripon, cest un cynique qui dit ouvertement la vérité, un escrocs qui tente de faire passer la malhonnêteté pour de lhonnêteté, un vaurien qui reconnaît la nécessité de la réflexion illégitime afin de maintenir la stabilité de lordre social. Le fripon est bien évidemment le défenseur le néo conservateur du marché libre, qui rejette avec cruauté tout forme de solidarité sociale comme une forme de sentimentalisme contre productif, alors que le fou est celui qui choisit une position critique à partir de points de vue sociaux, radicaux ..etc etc "
Un architecte doit aujourdhui essayer déviter ces deux attitudes prévisibles. Ni fou, ni fripon.
Archicool.com : Prévisibles, comment ne pas être prévisible ?
François Roche : De regarder la beauté et de linjurier ? pour reprendre ce mot de Rimbaud: dinjurier la beauté. Rire
Il nous faut choisir la couleur des pilules, Bleu ou rouge, rouge ou bleu comme Neo (Matrix) : accepter une réalité factice, illusoire et confortable, ou plonger dans la crasse, inconfortable et humaine, imprévisible.
Comment dans ces conditions participer à ces concours dont on sait pertinemment quils ne fonctionnent que par cooptations professionnelles.
Ne pas être prévisible, cest simplement éviter de prendre les chemins balisés, ou chaque pas éloigne, distend la réalité pour finir par ne la percevoir quau travers du filtre déformant dun discours professionnel, dun discours dautorité. Ne pas être prévisible sest se méfier du statut dauteur, sest se méfier des pensées dominantes, des soirées pinces fesses corporatistes, des breloques et des honneurs.
Ne pas être prévisible, cest se méfier de son ego, cest suspecter quil fonctionne comme un vecteur daliénation.
Ne pas être prévisible, cest aussi se méfier des outils de prédictions, des outils qui planifient, cest refuser de produire lillustration dune planification urbaine, afin que politique et architecte, sur un bateau ivre de pouvoir, simule voir dans le brouillard, simule la cohérence dun développement, de peur quil deviennent un débat public, de peur que ces choix de développement, il faille les construire et les partager avec ceux qui ne savent pas, les ignorants, les innombrables, les citoyens.
Comment éviter de questionner la notion de temps, de temporalité, la notion du Ici et maintenant. Nous ne sommes plus les pourvoyeurs dun passé ou dun futur meilleur, auréolé de prédictions naïves et simplistes. Nous ne pouvons plus nous revêtir de cette fonction sociale danticipation qui alterne non sans ambiguïtés, régression passéiste et projection futuriste. Il nous faut négocier avec un temps présent, avec un corps palpitant et incertain, dans lindétermination des mécanismes, des discours et des modes de production.
Il nous plait de vivre cette contingence de limmédiateté. Il nous plait de porter attention à tout ce qui paraît normalisé, justifié, légitime, dont les montages symboliques et structurelles, afin den questionner les préambules, afin de sattacher aux modes relationnels et non à leur représentation, afin de générer une attitude critique. Larchitecture est un des " outils " qui rend compte de la complexité dune société, de sa capacité à rendre visible sa sophistication, voir ses contradictions.
Archicool.com : Génération : Quest devenue la génération de votre tranche dâge ? cest un désert.
François Roche : Les mécanismes sont des rouleaux compresseurs, cycliques et répétitifs. Tant que les AJA seront choisis par un jury complaisant, tant que les jeunes architectes seront flattés de lêtre
flattés. Tant que les baby boomers instrumentaliseront toutes générations suivantes pour leur voler leur jeunesse, effet yaourt rajeunissant, tant que ces mêmes baby boomers ne valideront, ne coopteront que des petits professionnels serviles qui ne puissent remettre en cause la puissance de leur " créativité conceptuelle", tant que
tant que
la liste est trop longue. Un véritable bottin de malversations en tout genre, drapées dimpunité et de fausses pudeurs.
Archicool.com : Les baby boomers sont en fin de cycle, ils arrivent sur la fin.
François Roche : Jai vu Jean Nouvel avec Odile Fillion et François Barré détruire trois générations, trois générations de jeunes architectes, les cannibalisant, les caressant, les étouffant, pères et mère castrateurs, Barbe Bleue sous les habits du chaperon rouge. Nous avons survécu, mais blessé, à léconomie fragile, et exclusivement hors de France.
Archicool.com : Ils lauraient fait sciemment ?
François Roche : Ah oui.. magnifique, magnifique, La Pompadour dans ses cuisines , étranglant ses poussins, pour éviter toute émergence fragilisant la stature du commandeur. Rien ne peut émerger, rien ne doit émerger, il faudra attendre péniblement le dernier jour, pour que la machine senraille
ils ont la peau dure, les carnassiers
(rires)
Noublions pas que ces mêmes carnassiers, dans leur stratégie de standardisation des modes de pensées et de construction de larchitecture ont réussi à éliminer tous les grands pères radicaux, les Yona Friedman, Claude Parent, et autres Giap incontrôlables [....] , renvoyant leur travaux à de simple joutes esthétiques, à de simples postures de dandy, neo-bourgeois, alors que eux, mao et stalinien, Portzamparc en tête de file, allait émanciper la ville, le citoyen, ma grand-mère et son chien.
Heureusement que quelques uns, peu nombreux, comme Frédéric Migayrou, et Marie Ange Brayer se sont attelé à un travail de mémoire. La réhabilitation des Grands Pères radicaux sévissant sur le territoire Français dans les années 60 est aujourdhui internationale. Claude Parent à la Columbia fait salle comble. Le lien nest pas rompu avec les inventeurs, avec la parole libre. Il suffit de laccepter pour être déniaisé.
Je me souviens, étudiant à lécole de Versailles, de limpossibilité de dénicher dans la bibliothèque des ouvrages sur cette époque. Les rayonnages faisant la part belle à la modernité, jusque dans les années 50 puis à la post modernité (daprès 74) ...mais entre les deux un trou noir, une super novae qui avait atomisé le linéaire correspondant, une censure bien évidemment. La recherche, le risque avaient été éliminés de lhistoire et de son corollaire pédagogique.
Il a fallu, moi comme dautres, aller rechercher, non pas dans les pages introuvables des collectors, mais en rencontrant directement les êtres, Peter Cook à Londres, Yona Friedman et Claude Parent à Paris, pour comprendre pourquoi ils ont refusé de négocier avec cette post-modernité et à partir de quel moment ils se sont retrouvés totalement éjectés du système productif mais aussi historique.
Ma génération, coupées de ces tranches de vies, parfois tragiques na rien vu venir. Nous étions nés dans les paillettes des années 80, " 40 architectes de moins de 40 ans " pour reprendre lexposition qui caractérise ma génération prêt à se vendre au plus offrant, prêt à roucouler de plaisir et de suffisance à la moindre Biennale. Mais cela a-t-il réellement changé ?
Javais écrit un texte dans Beaux-Arts Mag, une revue simplette, certes, mais qui a le mérite dêtre largement diffusée, un article violent contre les pratiques de François Barré, alors directeur de larchitecture. Crime de lèse majesté, comment ose ton déjouer les manipulations du plus grand commis de létat, amis des artistes et des architectes ! Le journal avait failli passer au pilon, puis finalement était sorti. Cétait en 90, et jégratignais les modes dasservissements, les prix de toutes sortes, les breloques en tout genre, de léquerre dargent à la rosette, du prix de larchitecture national, régional, municipal, de palier, de voisinage.... on nen finit pas de sauto congratuler pour arborer sa suffisance, petits fils et filles dune république monarchique... faut-il encore en comprendre les mécanismes qui les sous tendent, et les modes de pouvoir qui les génèrent.
Je pense que ma génération a dans son ensemble omis de porter attention et de questionner ces jeux de crécelles. Il faut avouer que le " méchant " avançait masqué. Comment, à lépoque ne pas céder aux avances de lAFAA, et de lensemble des institutions culturelles qui dans la continuité de la politique de J. Lang, validait toute production, à condition que lauteur assume de porter haut et fort le drapeau tricolore, endosse le rôle dambassadeur des prétentions nationales. Nul à létranger nacceptait de nous écouter, nul ne portait attention aux recherches entreprises ici, nous étions perçu non comme des individus libres de penser et dagir, mais comme une multitude grégaire, inféodés à un système de caste, nationaliste.
Lexposition " Prémisse " à New York en 98 en a été le feu dartifice, le bouquet final, aux confins de la Vulgarité
A contrario, je me souviens de notre première exposition et conférence aux Etat-Unis, au PS1, en 1993. Avec Stéphanie Lavaux nous navions pas dautres choix que ne nier notre propre nationalité pour nous revendiquer, non sans humour, jamaïcains
(rires)
Nous nétions pas particulièrement porté sur le Rastafarisme. Mais accepter dêtre ou de faire partie dune minorité nous semblait plus plausible pour développer une stratégie dinfiltration, de contamination.
Nous y retournons en septembre 04, pour une série de conférences à la Columbia, Harvard et au MIT, cette fois ci débarrassés de ces jeux adolescents, en assumant une culture qui nous est propre, ni plus, ni moins.
Il faut dire que la culture française a noué ces dernières années des liens très étroits, très ambiguës, entre " préférence nationale " et " exception culturelle ". Ces notions sont incestueusement siamoises. Pour ces raisons, jai refusé lannée dernière de porter la scénographe du pavillon Français à la Biennale de Venise. Ma, notre démission était politique. Le Pen paradait au deuxième tour à cette époque
../..
Archicool.com : Les NAJA par exemple ?
François Roche : .... On sait bien quil ny a aucune politique pour aider les jeunes architectes en France, quil ny a aucune volonté... Cest un simulacre dautant plus médiatisé quil ne débouche que sur du vide.
Archicool.com : Quels conseils donner à un jeune architecte aujourdhui ?
François Roche : Daller voir ailleurs ... mieux, de se confronter à len dehors, quitter la France, ce nest pas un pays qui émet de larchitecture mais sa représentation.
Prenons cet exemple historique : Lorsque Le Bernin, débarque à Paris invité par Louis le Quatorzième, monarque de fonction, pour la réalisation dune partie du Louvre : Première proposition; magnifique hypothèse baroque, architecture libre si il en est, façade qui nen est pas une, creusée et à la fois boursouflée, concave et convexe, et complexe, une proposition que lon pourrait presque revendiquer aujourdhui....., pas simplement un bossage renaissance, mais son reflet, ondoyant... En embuscade, lun des premiers commis de létat, Colbert, qui rechigne, qui trépigne, qui ne trouve pas le projet à son goût, et qui va se servir de sa position de consultant de sa majesté pour disqualifier le projet, trop cher, trop courbe, trop de notes, non çà cest la critique à Mozart, trop, cen est trop. Il conseille donc à Louis le bien nommé de rappeler Le Bernin mais pour un deuxième projet, un deuxième projet beaucoup moins cher et plus classique si ce mot a un sens. Larchitecte baroque qui cherche du travail, sexécute. Mais Colbert toujours commis de létat, et toujours en embuscade, comprenant quil pouvait à loisir abuser de son pouvoir lui demande une nouvelle fois de revoir sa copie.
Et Le Bernin revient, merveilleuse histoire que cette histoire, avec un troisième projet, un projet qui na plus dautre intérêt que dêtre une façade, totalement plate, décevante. Colbert jubile, et pose cette ultime question à son monarque: " Mon très cher Louis le beau, ne voyez vous pas quelques incohérences à inviter cet italien, alors quil se renie lui-même, et quil nous propose une façade que nos hommes de lart ici bas peuvent exécuter par eux même ".
Le piège sest refermé, la fonction du commis de létat était inventée, il ne lui restait quà lappliquer à la lettre à toute époque.
Comment ne pas relire les cénotaphes des derniers présidents accompagnés des commis Belmont/Barré à la lumière de cette fable.
Cest une récurrence dans toutes les stratégies de production de larchitecture française, le commis de létat va privilégier la représentation de larchitecture et non celle-ci.
Noublions pas comme contre exemple, le dernier grand bâtiment de classe internationale construit en France : le Centre Georges Pompidou. Déflagration esthétique, leffet Beaubourg a produit débat public, affrontement familial, générationnel dans toutes les chaumières. Jétais bourguignon, dune famille modeste, petite bourgeoisie de province. Beaubourg était un sujet de conversation dun dîner sur deux. Et pourtant, nul commis de létat, nul personnage de lombre, dans lalcôve enfumée du pouvoir ny était embusqué.
Juste avant la décision finale, validation du choix Rice/Piano/Rogers une hésitation du président monarque, une hésitation face au risque, face à lerreur possible, une hésitation qui lui fait demander conseil à Jean Prouvé, lui, " le touche à tous ", " lartisan de génie ", et au monarque de le suivre confiant, loin de linterférence dun quelconque commis.
Quel courage. Pourquoi ne pas lavoir compris ?
Archicool.com : A vol doiseau de Beaubourg...... parlons du projet des Halles ?
François Roche : ..... Jen ai assez dit pour JN (Rires) Je ne pense pas quil puisse faire mieux, cest à dire vendre les Halles à la promotion privée, en y ajoutant une moumoute verte sur la tète (rires).
Les Halles cest dabord léclosion du syndicat de larchitecture et de JN pour une agit-prop, lorganisation dune contre proposition internationale au projet officiel sous Giscard... Pour JN cest lhistoire dune vie, comme un cycle, naissance et mort contingent, concomitant, le théâtre comme unité de lieu, daction mais différé dans le temps. Jespère quil ne sagit pas dune tragédie. Non, impossible, nous avons à faire à des acteurs avertis, des tragédiens aguerris.
Jaimerais faire la proposition officielle du classement des Halles au patrimoine national, de son architecture début eighties, champignons bleus et trou inclus. La ville de Paris sest tirée une balle dans le pied. Je ne suis pas le premier à lavoir dit. Les halles cest lun des derniers quartiers de Paris ou la périphérie et le centre se rencontrent. Toutes les générations, toutes les populations se croisent et se lient. Lieux du croisement des flux, de lenchevêtrement des gares RER et métro, du déplacement sous terrains dune population interlope, ce nud de transport, ce lieu accessible à tous nest pas un espace contrôlable, il nest pas un espace panoptique dans la grande tradition de la ville neo-bourgoise. Cest pour ces raisons quil doit être détruit, remodelé, hygiénisé, Cuccisé.
Non
non, il faut définitivement classer cette architecture 80, avec sa laideur Piranésienne et ses champignons bleus (mais que signifie cet qualificatif de laid !). Ils renvoient aux esthétiques labellisées " villes nouvelles " et par la même nie le rapport de domination, entre le Paris Intra Muros et sa Banlieux. Appropriation culturelle, symbolique, drague, consommation de produit dopant, les halles on peut sy cacher, sy aimer, cest pépé le moko et gégène à la fois, le dernier bastion dun aménagement troglodytique, sans mode demploi, sans mode comportemental.
Pourquoi larchitecture des années 80 naurait elle pas plus de noblesse, que les palais de la République, qui nen ont pas ?
Les Halles, cest autre chose, un lieu polyphonique, au centre de Paris, un lieu accessible à tous. Intéressons nous aux modes relationnels quelles abritent, ces halles, plutôt que den relooker linfrastructure existante, plutôt que dans aliéner lespace public à des principes de surveillance, pour reprendre Foucault.
Mais avant toute intervention, opérons le pied de la Ville de Paris, la balle sest profondément logée dans larticulation. Ca fait mal, très mal.
Archicool.com : Porosité : En opposition à la porosité des Halles, les vingt ans de cénotaphes de Mitterrand nont pas fabriqué cette même porosité entre la ville et ses habitants.
François Roche : Les Halles, ce sont des aménagements populaires qui nont pas été dicté par un seul urbaniste, une seule main, un démiurge urbaniste architecte. Et cest paradoxalement leur intérêt. La succession dopérations se sont sédimentés les unes sur les autres, et ont crées des interstices hasardeux, improbables (Subway, ou la femme Blanche de Ferreri). Ce lieu ne sest pas développé sur une stratégie de représentation, mais sur un croisement de modes dusages. Evidemment la génération des Baby Boomers veut le détruire, cest compréhensible et prévisible.
Archicool.com : Pour vous la réponse cest daller construire en Thaïlande ?
François Roche : Cest de survivre,
A partir du moment ou on a plus besoin de la cooptation de la génération précédente, de parrainage, de sinscrire au Rotary Club pour construire à létranger, parce que les réseaux de communication, de médiation passent et traversent les mailles du filet dun nationalisme bon teint. Là, on peut construire en Thaïlande. Le Net nous a permis de toucher la personne, le client caché derrière la forêt, un mec au loin qui vous regarde et vous appelle un jour sans autre intérêt que lenvie de risquer une aventure.
On ne senorgueillit pas de travailler à létranger. Il ny a absolument aucune fascination, prétention, à se la jouer architecte international, nous ne le sommes pas. Nos commandes viennent simplement dindividus isolés, qui via les réseaux arrivent jusquà nous. Cest un peu la petite entreprise au fond de " No Where ". On vent du fromage de chèvre à des japonais parce quils ont envie du goûter un truc quil nont pas, qui pue drôlement fort (Rire). A la seule différence, cest que ce truc quils nont pas nous aimons le faire pousser sur leurs propres terres avec leurs ingrédients, sans limporter ni lexporter. Une attitude plutôt critique, ni local/ni global, ou les deux à la fois.
Cest dailleurs tout lenjeu de ces mots largement labourés : global/local comment les éviter, les contourner ... parlons de la monade de Leibniz. La monade de Leibniz est une chose qui est à la fois insécable, comme une pierre de cathédrale gothique, à la fois la partie et le tout. Et pourtant, bien quelle porte une dimension universelle, elle est néanmoins émises dune situation, elle est départementalisée, régionalisée, localisée
cest intéressant ce conflit, cette ambiguïté, cette confrontation, cette corruption entre un idéal déterritorialisé et son émission, ancrée dans un biotope particulier. La corruption dun idéal, voilà ce qui nous poursuit. Faire émerger les contradictions issues de la corruption dun idéal. Platon qui sécrase salement sur Guyotat, et lui fait lamour. Voilà le travail de lagence.
Il ny a pas de revendication phallique dans notre travail. Il serait plutôt comme une invagination, un trou noir, un conte de Grimm, méchant pour les enfants, incompréhensible pour les parents.
Archicool.com : Une question personnelle, quand on parle de François Roche aux journalistes, ils ont lair craintif. Pourquoi ? Vous les travaillez, vous les secouez. Cest une forme dexigence de votre part ?
François Roche : On est en exigeant, je nai damitiés durables quexigeantes [...] nombre de journalistes sont " embedded ", embarqués dans le système. Cela procure des avantages certains mais peu dindépendance, cela les limite à un rôle de commentateurs, de paraphraseurs.
Au fait qui paye le billet du charter des Frenchs journalistes à la Biennale de Pékin, aller et le retour gratuit au pays de lintox ?
Archicool.com : Des noms.... ?
François Roche : Vous le savez..... les journalistes politiques sont inféodés aux hommes politiques
on peut se douter quil en va de même pour les critiques darchitecture dautant plus quils sont le vecteur de leur représentation.
Posez vous la question comment JM Place a pu racheter sans sendetter les deux seuls revues darchitecture en France, pour les anémier par la suite.
A contrario, je me souviens avoir été soufflé, lors de ma première rencontre avec Frédéric Migayrou, en 95/96. Il était le seul avec Marie Ange à sintéresser aux projets, aux engagements qui suintent des oeuvres, à leurs implications, à leurs liens, à leurs chronologies, et non aux convulsions de leurs auteurs.
Tout deux ils reliaient et déliaient, ce que notre culture Beaux Arts avait emmêlée.
Comment en effet sortir dun système qui ne véhicule quune pratique " sous influence ", " à la manière de " si on ne porte pas attention aux uvres elles-mêmes. Lenseignement de larchitecture est le principal promoteur de cette confusion. Il ma fallu trois ans à la sortie de lUP3 de Versailles pour se désintoxiquer, pour désapprendre, pour se dénuder, pour éviscérer la citation, la référence de la " forme en train de se faire ". Notre formation était directement conditionnée par un apprentissage sur le mode copisme, maladie du reproductivisme, masqué sous des habiles habillages sociaux et politiques. On ma préparé à devenir un bon professionnel, à la mode de chez nous, " sous influence ", " sur modèle ", " sur commande ". Bref de la misère en milieu étudiant à la misère en milieu professionnel
Sur lenseignement, voyez notre position, jenseigne depuis plusieurs années en Post-Graduate, en Espagne, Londres et ailleurs. Nous donnerons en septembre pour un série de conférence au creux de la zone de pouvoir anglo-saxonne, et parallèlement je viens de recevoir de la DAPA un courrier sibyllin qui me disqualifie pour enseigner en France (voir ci-dessous).
Jaime ce paradoxe
Cette pratique double, labo de recherche et studio de production, je nai donc pas dautres choix que de la mener à distance. Remettre en question le kidnapping des écoles darchitecture, cest évidemment séduisant
mais ça ne peut se faire sans les étudiants eux-mêmes.
Pour revenir à votre question, après cette digression, on comprend mieux, alors, le rôle des critiques et journalistes. Que peuvent ils faire dautre que de faire du bruit, des commentaires, de la musique
Rappelons nous le triptyque de Hieronimus Bosch, " le jardin des Délices ", les chanteurs, les musiciens sont dans le volet droit. Leur fonction : égayer la damnation de lenfer
A ce titre, jai juste un message personnel en pensant à un certain Trétiack, un parmi tant dautres, il me plait, sans arrières pensées évidemment, de relire encore et encore le passage de Slavaj Zizek :
" Quand au fripon, cest un cynique qui dit ouvertement la vérité, un escrocs qui tente de faire passer laveu public de ses malhonnêtetés pour de lhonnêteté, un vaurien qui reconnaît la nécessité de la répression illégitime afin de maintenir la stabilité de lordre social.
Archicool.com : Ce qui est étrange cest quils arrivent à se maintenir ?
François Roche : Cooptations... Cooptations, et cette cooptation se nourrit de chairs fraîches, les albums en sont, ce sont des vampires, film gore et snuf movies. De la chair fraîche, de la chair fraîche
quon mapporte de la chair fraîche
Archicool.com : Vous navez pas envie de partir de France ?
François Roche : On est parti ...puis on est revenu, puis on est reparti ... puis on est revenu ...
Archicool.com : Pourquoi ?
François Roche : Je vis dans Belleville, ou les unions inter-raciales sont légions.... Plus sérieusement, Claude Parent ma raconté quil aurait posé cette même question à Corbusier
Pourquoi la France ?
Il lui aurait répondu; " Parce que cest ici que cest le plus difficile "
Archicool.com : Par défi ?
François Roche : Peut être par défi, on ne bataille vraiment quavec sa propre culture, il nous faut laffronter, cest une coquetterie de penser quil suffit de tourner autour du monde pour égrener des conférences et projets, si cette position ne permet pas dagir dans le pays qui vous a vu naître. Intellectuel architecte, cela na aucun sens, la confrontation on ne peut y échapper, autant le faire, en Afrique du Sud en 93... Aujourdhui sur le sol de notre monarchie républicaine.
Archicool.com : pourquoi lAfrique du Sud ?
François Roche : ...On y était appelé pour faire un projet en 96. En 94 Mandela prend le pouvoir, fin de lapartheid, mouvements sociaux, fascination, je nai pas vécu Berlin, mais linstabilité des mouvements sociaux, et leur transformation en temps réel est un moment qui reconditionne le partage de lespace public. Des lieux daliénations, de ségrégations se métamorphosent en lespace dune journée, comme un principe thermodynamique, découlement, de fluidification, dentropie. La ville blanche a été cannibalisée par les populations des townships, le down town était devenu un squat à tous les étages, rien de prévisible ni de planifié, seule une énergie de flux.... difficile de parler de lAfrique du Sud en omettant létat de violence qui y sévit, mais pas la violence attendue, celle qui aurait pu se légitimer comme un règlement de compte. Nous sommes appelés pour faire un projet à Soweto, en plein milieu du township, étrange, dangereux et fascinant. Nous découvrions à lépoque les computers et leur capacité procédurale, cinématique. Les machines nétaient pas tant des outils de représentation, pour faire tourner au journal de 20 heures le stade de France en 3D, mais plutôt des outils dexpérimentation, de perte de contrôle, dhybridation et de pliage comme ce projet de Soweto.
Archicool.com : Autres choses que des voies déjà ouvertes ?
François Roche : Comme je le disais, peut on tracer une voie qui ne soit ni celle du Bouffon, ni du fripon ?
Archicool.com : Quelques noms aujourdhui darchitectes ?
François Roche : Non, pas de nom darchitectes.
Archicool.com : Non... je voulais que vous me citiez les gens dont le travail est intéressant, selon vous, à suivre, des références..des oeuvres.
François Roche : Brown Bunny de Vincent Gallo, une oeuvre qui ma réellemment intrigué, et qui remet en question la nature du cinéma. Plus important Charisma de Kurosawa.... Slavaj Zizek, dont on parlait... Les cours de Deleuze que je navais jamais entendu, sur la notion du baroque, sur Leibniz, sur la notion du mouvement en train de se faire, le magnifique discours sur linstabilité des choses, et linquiétude du mouvement en train de se faire.
Je reviens rapidement sur le Charisma de Kurosawa, cest lhistoire dun arbre qui surgit dans une forêt, un arbre antédiluvien, un arbre qui vient de lépoque des dinosaures, il arrive là on ne sait pas comment, on ne sait pourquoi mais il arrive là. Cet arbre va immédiatement légitimer quon le protège, quon le surprotège. Les villageois vont sétonner progressivement que la forêt meure à son contact, on découvre que larbre émet des toxines, quil est toxique, que la mort sinfiltre dans le substrat du sol, et éradique progressivement la forêt. Il pose la simple question, de la nature de lécologie. Faut il protéger la toxicité au prix de détruire lécologie du XIXe siècle, celle qui produit une économie forestière ? Ce film se finit avec le plan dun jet de lance flamme, lautodafé de cet arbre coupable. Cest de cette liberté toxique dont nous aimerions nous constituer.
Paris / Rue de Belleville
Propos recueillis le mardi 3 août 2004 / 15h - 17h
|
|
|